L’ouvrier de Malte

L’ouvrier de Malte

A poem about Malta and the Maltese in French.

I. Le goût de la jeunesse

Je me souviens du sable entre mes orteils, De la mer qui était notre seul royaume, Du calcaire tiède où je dormais au soleil, Quand le monde tenait dans le creux d’une paume.

Ma mère préparait le ħobż biż-żejt — Ce pain frotté de tomate et d’huile ancienne, Le thon, les câpres, le sel qui nous liait À cette île comme le sang lie les veines.

Pain de mon enfance. Premier sacrement. Tu avais le goût de tout ce qui demeure, Du labeur de mon père et de son enseignement, De la pierre qu’il taillait à toute heure.

Il m’a montré le métier sans paroles, Juste le geste — la truelle, le niveau, l’aplomb — Et je suivais ses mains comme on suit une école Qui n’enseigne qu’en silence, mais jusqu’au fond.

Ma mère chantait en maltais le soir, Cette langue impossible, sémitique et latine, Où għajn veut dire l’œil et la source, le voir Et le jaillir mêlés dans la même origine.

Je ne questionnais rien. On ne questionnait pas. Ce que donnait le père, on le portait en soi. Ce que disait la mère devenait loi. Et cette loi pesait moins lourd qu’un drap de soie.

Malte était petite alors. Malte était pauvre. Mais je pouvais la lire avec mon corps entier. Chaque ruelle était mienne, chaque seuil. Le monde avait la taille de mes pieds.


II. Le tournant

Vingt ans. Qu’est-ce, vingt ans ? Un souffle ? Une vie ? J’ai vu mon île changer comme on change de peau, Les champs de fèves cédant aux tours de verre polies, L’argent coulant partout comme une crue.

Et c’est bien. Je le dis. Les routes sont nouvelles. L’hôpital a sauvé ma mère au printemps. Il y a des parcs là où il n’y avait que le vide, Et ma fille est restée — elle a trouvé son temps.

Elle travaille dans l’iGaming, elle gagne bien sa vie. Mon neveu loue la maison aux touristes d’été. L’argent coule enfin vers ceux d’ici, Vers nous, vers les nôtres, ceux qui sont restés.

Mais le monde — le monde — comme il m’échappe.

Ma fille ne cherche plus : elle interroge. Elle parle à des machines — ChatGPT, Claude, Grok — Et les réponses reviennent, dociles, oiseaux dressés. Moi, je viens d’un temps où l’on cherchait longtemps.

Facebook, j’ai appris. Des cœurs. Des visages. Mais TikTok — c’est un fleuve. Ça file, ça efface, ça recommence. Je tends la main, et c’est déjà loin.

L’appartement de ma fille — trois cent mille. Trois cent mille pour soixante mètres de ciel, Dans cette même ville où mon père a bâti De ses mains usées, mur après mur, seuil après seuil.

Et l’argent — que lui est-il arrivé ? Il fond. Il pèse moins. Il achète si peu. Je travaille autant, mais c’est comme porter de l’eau Dans un panier percé.

Mes enfants m’aiment. Je le sais. Autrement.

Ils ne demandent plus ma bénédiction pour partir. Mais chaque soir le téléphone sonne — « Pa, t’as mangé ? » Ce n’est pas le respect que j’avais pour mon père. C’est autre chose. C’est le leur. Et c’est assez.

Je ne sais plus lire ce monde. Mais je remarque. À mon âge, on remarque. On remarque ce qu’on ne comprend plus.


III. L’avenir et le cercle

Et maintenant ils parlent de machines qui pensent, D’intelligences nées du silicium, du code, Qui écrivent, qui apprennent, qui n’oublient rien, Et je me tiens au seuil, sans savoir où poser le pied.

Mon petit-fils — aura-t-il sa place ? Ou les machines prendront-elles son pain ? Aura-t-il le temps de marcher sans but, De rêver sur le port, de ne rien faire un jour ?

La lenteur ne s’apprend pas sur un écran.

La peur me prend, parfois.

Et puis je pense à mes grands-parents.

Mon grand-père a vu le cheval céder à l’auto, La lettre au téléphone, le silence au bruit. Il a vu le monde craquer comme un verre Et se recomposer en formes inconnues.

Vers la fin, lui non plus ne comprenait plus. Il regardait la télévision comme un feu étrange. Il demandait pourquoi les jeunes partaient si loin, Pourquoi tout bougeait, pourquoi rien ne restait en place.

Et ma grand-mère, devant le premier avion, Cherchait un nom — le diable ? Dieu ? — Elle qui ne savait pas lire, qui signait d’une croix, Et regardait le ciel, muette, droite.

Ils ont survécu. Ils ont traversé. Je suis là parce qu’ils n’ont pas renoncé, Parce qu’ils ont donné ce qu’ils avaient en eux, Même quand le monde leur devenait étranger.

Alors oui. C’est mon tour.

Je ne suis pas un homme qui a échoué. Je suis le suivant. Le prochain dans la file. Celui qui ne comprend plus, mais qui n’a pas lâché.

La festa éclate encore au mois d’août. Je porte la Vierge sur mes épaules fatiguées, Et ce bois pèse sur ma nuque, sur mon cou, Comme il pesait sur père, sur tous les pères passés.

Les feux d’artifice fendent le ciel noir. Je pleure — toujours — sans savoir pourquoi, Comme si quelque chose en moi, plus vieux que moi, Se souvenait de tout, et me rendait l’espoir.

Le maltais vit dans la bouche de mon petit. Il dit « Nannu, ejja » — « Grand-père, viens » — Et ce fil qui nous lie, lui à moi, moi à lui, Plus fragile que l’aube, plus fort que le chagrin.

L’autre soir je lui ai préparé le pain. Le ħobż biż-żejt. Le thon. Les câpres. L’huile. Il a mordu dedans — et le goût ancien A passé de ma main à la sienne, tranquille.

Je lis encore : le pain, le sel, la main.

Je ne contrôle pas l’avenir. Je ne peux pas. Les machines viendront. La vitesse viendra. Mais je peux lui donner ce que j’ai reçu : Le geste, le goût, le poids, la langue, le pas.

Peut-être qu’un jour, quand je ne serai plus, Il portera la Vierge au mois d’août, lui aussi. Il pleurera — sans savoir pourquoi — dans la rue. Et quelque chose en lui se souviendra. C’est ainsi.

La pierre reste. La mer reste. Et je reste — Maltais, mortel, debout dans le vent qui se lève.

Ce soir mon petit dort contre mon épaule. Dans son souffle, j’entends la mer, le sel, le temps, Et toutes les générations, épaule contre épaule, De ceux qui sont partis à ceux qui viennent maintenant.

L’amour — l’amour seul — traverse l’orage.

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